Comment a été écrite la dernière saison de « Dix pour cent »

Comment a été écrite la dernière saison de « Dix pour cent »

05 novembre 2020
Séries et TV
Camille Cottin et Fanny Sidney dans l'épisode 5 de la saison 4 de Dix pour cent
Camille Cottin et Fanny Sidney dans l'épisode 5 de la saison 4 de Dix pour cent Christophe Brachet-FTV/Mon Voisin Productions/Mother Production
Pour cette dernière saison de Dix pour cent, la créatrice Fanny Herrero a laissé sa place de directrice d’écriture à Victor Rodenbach, qui s’est fait notamment connaître avec la série Les Grands, diffusée sur OCS. Il lui aura fallu presque un an et demi pour réussir, avec son équipe de scénaristes, à donner à la série phare de France 2 le final qu’elle méritait. Il revient pour le CNC sur son travail.

En quoi consiste la direction d’écriture ?

En gros, il y a deux phases : d’abord, on construit les arches narratives, c’est donc vraiment un travail d’auteur avec les mains sur le clavier. On pose les bases et la structure de la saison avec les grandes lignes et les points d’étapes de ce qui va arriver pour les personnages récurrents. Ensuite, il y a la phase de chef d’orchestre où on coécrit les scénarios avec des auteurs différents pour chaque épisode, avec pour idée d’assurer la cohérence globale.

Quelle est la différence entre ce qu’on appelle un directeur d’écriture et un showrunner ?

Lorsqu’on est showrunner, on a des prérogatives de production qui dépassent le cadre de l’écriture. Le showrunner aura, par exemple, un droit de regard non seulement sur les scénarios, mais aussi sur les costumes, la musique voire la réalisation.

Comment êtes-vous arrivé sur cette dernière saison de Dix pour cent ?

Ce sont les producteurs de la série [Mon Voisin Productions et Mother Production, NDLR] qui nous ont contactés, Vianney Lebasque et moi. Nous étions en train de finir la série Les Grands et visiblement, ils ont été sensibles à notre travail. Ils nous ont donc proposé de prendre le relais de Fanny Herrero. Au départ, Vianney, qui est aussi réalisateur, devait réaliser une partie des épisodes de la saison. Pour des raisons personnelles, il a dû se retirer du projet que j’ai donc poursuivi seul…

Mais il est tout de même crédité à l’écriture ?

Bien sûr. Nous avions commencé à écrire ensemble, nous avions notamment construit les arches narratives de la saison. Après son départ, j’ai assuré seul la direction d’écriture des épisodes.

Comment s’est déroulée la transition avec Fanny Herrero ?

Ça s’est passé très simplement. On a beaucoup discuté, elle connaissait notre travail. On a senti qu’elle avait confiance en nous, en notre amour de la série. Ça l’a rassurée. Mais elle ne voulait plus travailler sur la série. C’était tout de même un défi : il fallait à la fois écrire quelque chose qui ne renie pas tout ce que les spectateurs aiment depuis trois saisons, tout en arrivant à s’exprimer et à exister personnellement.

Vous avez discuté avec elle de la fin de la série ? C’était son idée de départ d’en arriver là, quand elle a commencé à écrire Dix pour cent ?

Nous n’avons jamais abordé ce sujet. Cela a vraiment été un travail d’écriture progressif. La toute fin de la série est la partie qui a été le plus longtemps remise en cause dans le travail d’écriture. A contrario, on a très vite posé le point de départ de la saison : ce que voulait faire Mathias [Thibault de Montalembert] en quittant ASK, sa relation avec sa fille, l’évolution du rapport d’Andréa [Camille Cottin] avec son bébé…

Était-ce une volonté de votre part de laisser une porte ouverte à un éventuel spin-off sur une nouvelle agence ou une volonté de France 2 qui diffuse la série ?

Non, France 2 nous a laissés complètement libres. Je dois avouer qu’on n’a pas écrit cette fin en pensant à un spin-off ou une suite. C’est très difficile d’écrire une fin totalement fermée. L’idée, c’était plutôt de laisser partir les personnages en donnant aux spectateurs le sentiment qu’ils allaient continuer à vivre leur vie après la fin de la série.  

La spécificité de Dix pour cent, ce sont les guests – des stars qui jouent leur propre rôle – dans les différents épisodes. Vous connaissiez le casting au moment de l’écriture des arches narratives de la saison 4 ?

Au tout début, non, quasiment pas. On s’est concentrés sur les personnages récurrents qui ont trois saisons derrière eux, des problématiques qui leur sont propres et, du coup, des choses à régler. C’est en réfléchissant à tout cela que l’on peut bâtir une nouvelle saison. Chaque épisode se divise entre des scènes qui font avancer ces personnages et des séquences plus indépendantes en termes de narration, qui mettent en scène les acteurs et actrices invités le temps d’un épisode. Une fois les arches narratives posées, on a commencé à réfléchir à des intrigues pour eux. L’idée étant ensuite de réussir à les faire fusionner de matière naturelle et organique avec ce que vivent les personnages récurrents. Par exemple, sur l’épisode avec Franck Dubosc [épisode 2] : la manière dont Gabriel [Grégory Montel] s’en occupe va entrer en résonance avec les enjeux de sa relation avec Andréa, qui ont été posés dans l’épisode 1 et ont trouvé leur conclusion dans l’épisode 3.

Sigourney Weaver et Fanny Sidney dans l'épisode 5 de la saison 4 de Dix pour cent
Sigourney Weaver et Fanny Sidney dans l'épisode 5 de la saison 4 de Dix pour cent Christophe Brachet-FTV/Mon Voisin Productions/Mother Production

J’imagine que vous n’avez pas choisi les guests…

Oui et non. Quand on écrit, on réfléchit à une problématique donnée pour un acteur particulier. Par exemple, pour l’épisode avec Franck Dubosc, on est partis de l’idée d’un acteur de comédie qui a rêvé de faire un film d’auteur et qui se rend compte que c’est plus dur que ce qu’il avait imaginé. Cette idée peut fonctionner avec différents comédiens. Après, il y a plein de choses que l’on ne maîtrise pas et on s’adapte en fonction de l’acteur qui est choisi. On lui écrit alors un texte qui est totalement cohérent avec sa personnalité.

Mais, par exemple, vous présentez José Garcia comme quelqu’un qui a trompé sa femme plusieurs fois ou Sigourney Weaver comme l’archétype de la star américaine capricieuse. Ce qui ne correspond pas forcément à leur image…

Quand je dis cohérent, ce n’est pas forcément flatteur. (Rires.) Il est évident que jamais, on imagine des choses qui pourraient être dégradantes ou insultantes pour nos guests, mais il arrive que certains, séduits par le concept et l’histoire qu’on leur propose, s’amusent à l’idée de pousser un peu loin l’autodérision ou un trait de caractère qui n’est pas forcément le leur pour le plaisir du jeu.

Concernant Sigourney Weaver, l’épisode dans lequel elle joue avait été écrit pour Jane Fonda. Qu’est-ce que ça a changé ?

Comme je vous l’expliquais tout à l’heure, quand on écrit, on est obligé de se projeter. Dans l’épisode que nous avions imaginé, le personnage de star américaine avait une veine militante, ce qui nous a rapidement aiguillés vers Jane Fonda. Ironiquement, c’est d’ailleurs pour des raisons militantes qu’elle n’a pas pu participer à la série. Nous avons donc cherché une autre grande actrice américaine qui parle français. Et rapidement, on est arrivés à Sigourney. On a conservé dans l’intrigue l’aspect militant sur la condition de la femme : le sexisme latent du cinéma qui met en couple des hommes âgés avec des partenaires féminines plus jeunes, mais qui refuse de faire l’inverse, comme si ce n’était pas crédible. Ensuite, on a ajouté cette scène spectaculaire de danse, car Sigourney a un rapport particulier avec cette discipline. Elle a d’ailleurs accepté de venir plus tôt sur le tournage pour se faire coacher et répéter la chorégraphie. Et bien sûr dans les dialogues, on a ajouté des références à sa carrière…

Dix pour cent est une série chorale : quel était le personnage le plus intéressant à écrire ?

Un des plaisirs sur cette saison a été de donner aux assistants l’envol qu’ils méritaient et surtout un final à la hauteur de cet envol. Je pense à Hervé, Noémie, Camille et même Sofia qui ont vraiment commencé la série comme des personnages secondaires et ont peu à peu grandi en importance narrative et en amour auprès de spectateurs. J’ai particulièrement aimé écrire pour eux. Ils avaient besoin de déployer leurs ailes et de s’émanciper…